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Point de vue
LE MONDE | 28.05.08 |
Une catastrophe est
en marche, plus grave que les nouveaux programmes de l'école primaire
ou les suppressions de postes qu'on dénonce dans la presse ou dans la
rue. Il sera facile, en effet, de revenir sur ces mesures.
La
suppression de deux heures de classe dans l'enseignement primaire et la
semaine de quatre jours risquent au contraire d'être irréversibles. Et
personne ne dit rien ou presque. Le forfait s'accomplit dans
l'indifférence générale. Munich s'était accompagné d'un "lâche soulagement". Ce lâche consentement, lui aussi, annonce une débâcle.
Les comparaisons internationales nous montrent en mauvaise position et 10 % à 15 % des élèves qui entrent en 6e sont incapables de suivre. Et qu'est-ce qu'on fait ? On réduit la durée
de l'enseignement ! A qui fera-t-on croire qu'il est possible
d'apprendre mieux et plus en travaillant moins ? Même le ministre n'a
pas osé dire du bien de cette mesure que lui a imposée - dit-on - un
président qui n'a décidément pas besoin de réfléchir pour décider.
M. Darcos s'est borné à dire que nous restions "bien au-dessus de la moyenne des pays qui obtiennent les meilleures performances".
Mais s'ils réussissent, c'est parce qu'ils répartissent les heures de
classe dans toute la semaine. Vingt-quatre heures sur six jours sont
beaucoup plus efficaces que sur quatre : tout le monde le sait. Du
professeur Debré au docteur Hubert Montagner, les médecins ont répété
que six heures de classe pour des enfants de moins de 8 ans, c'est trop
pour être efficace.
Avec trente-six semaines de quatre jours, l'Ascension, le lundi de Pentecôte, le 1er et le 8 mai, le 11 novembre, cela fera moins de 140 jours de classe par
an. Il y en a 210 au Japon, 200 en Italie et au Danemark, 188 en
Finlande, 190 en Grande-Bretagne. Et l'on se plaint du niveau des
petits Français ? Il n'y a qu'une chose vraiment importante en
éducation : c'est le travail des élèves. Sur quel miracle, sur quelle
potion magique, M. Darcos compte-t-il pour compenser les amputations
qu'il décrète ?
Tout le monde le sait, mais personne ne dit rien.
Où sont les défenseurs du niveau, si prompts à dénoncer toute
innovation pédagogique ? La vague promesse d'un retour aux bonnes
vieilles méthodes les rassure : elles ont fait leurs preuves,
disent-ils. Mais à raison de trente heures par semaine, sans compter
les heures supplémentaires prodiguées à la veille du certificat
d'études. Croient-ils par hasard qu'elles seront aussi efficaces à
raison de vingt-quatre heures ?
Avec un cinquième de temps en
moins, il leur faudrait un an de plus. Et qu'on ne nous raconte pas
qu'on va se concentrer sur les "fondamentaux", alors qu'on ajoute
encore des matières. Et les parents d'élèves ? Ce sont les premiers
intéressés. Trop contents de disposer du samedi matin, ils se sont
bornés à des protestations de principe. Mais on pouvait leur donner
cette matinée en prenant celle du mercredi ; un tribunal administratif
vient de statuer que c'était compatible avec le catéchisme.
On
pouvait aussi généraliser ce qui avait été accepté dans les
départements qui avaient adopté la semaine de quatre jours : raccourcir
un peu les vacances. Pas du tout : on supprime ces journées
supplémentaires. Les princes qui nous gouvernent ne sont pas
mesquins... La preuve ? Cette mesure ne rapporte rien au budget ; c'est
pur cadeau.
Et les enseignants ? Rendons-leur cette justice : ils
n'ont rien demandé. Les institutrices sont les premières inquiètes.
Elles qui font travailler les élèves - car la classe n'est pas un cours
-, elles mesurent mieux que quiconque l'impossibilité de faire plus
avec moins et elles savent qu'on les rendra responsables, demain, des
échecs de l'école. Mais comment refuser un cadeau pareil ? Et pourtant,
cette mesure compromet, plus que bien d'autres qui provoquent des
grèves, l'enseignement de haut niveau et la qualité du service public
que les syndicats prétendent défendre.
Le résultat de ces lâchetés et de ces hypocrisies est connu d'avance : le nombre des élèves incapables de suivre en 6e va augmenter. Je dénie à quiconque ne proteste pas aujourd'hui de
toutes ses forces contre cette mesure le droit d'ouvrir demain la
bouche pour déplorer cet échec majeur.
Ceux qui se prétendent
démocrates et défenseurs du service public et ne dénoncent pas
aujourd'hui cette entreprise de déconstruction sont des menteurs. Les
parents informés des classes moyennes et supérieures sauront compenser,
par des recours divers et payants, mais fiscalement avantageux, les
insuffisances organisées de l'école publique. Les milieux populaires,
eux, feront les frais de cette amputation.
Il ne faut pas se
payer de mots. J'attends qu'on m'explique comment des programmes plus
copieux contribuent au resserrement sur les fondamentaux, et comment on
apprend plus et mieux en travaillant moins.
Antoine Prost est historien de l'éducation.
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